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Comportement

16 juin 2020

Bégaiement du jeune enfant : étape transitoire ou trouble de l’acquisition de la parole ?

Élisabeth VINCENT, Paris

L’apparition d’un bégaiement chez le jeune enfant est fréquente, 8 % d’entre eux sont concernés par ce trouble. Il se manifeste essentiellement avant 7 ans (90 % des cas), avec un pic entre 2 et 5 ans (75 % des cas). Cette période correspondant à l’éclosion du langage, la question se pose de l’interférence entre une parole en pleine élaboration et cette perturbation qu’est le bégaiement.

Un trouble fréquent Le bégaiement se définit tout d’abord par ses disfluences. Or les disfluences sont particulièrement nombreuses pendant cette pé- riode d’acquisition. Comment faire la différence ? Des disfluences « normales » au service de la fluence Tout d’abord, qu’est-ce qu’une disfluence ? En dépit du préfixe « dis » qui signifie l’interruption de la fluence, les disfluences normales sont au contraire au service de la continuité de la parole, de la fluence. Face au caractère non négociable du déroulement tem- porel propre à la parole, les différentes disfluences permettent au locuteur d’ajuster son discours aux aléas de la communication. Les répétitions, les allongements, les pauses, hésitations, retours en arrière sont autant de réajustements qui contribuent à réguler le flux de la parole. Parler est un acte pour le moins complexe qui demande l’intervention de nombreuses compétences : motrices, linguistiques, cognitives, affectives. Dans un laps de temps réduit, élaboration de la pensée en mots, programmation motrice et réalisation de la parole doivent se coordonner tout en s’adaptant au cadre de l’échange (situation, interlocuteurs, émotions, etc.). La parole, résultat d’une coordination complexe On conçoit bien que la tâche soit particulièrement ardue pour l’enfant en pleine acquisition de la parole entre 2 et 4-5 ans. Cela se manifeste par des disfluences qui deviennent plus nombreuses lors des étapes importantes : explosion du vocabulaire, mise en place de la syntaxe, construction du récit. Parmi les disfluences les plus communes se retrouvent les répétitions, les allongements de sons, les hésitations, qui indiquent que l’enfant a besoin, à ce moment-là de son évolution, de plus de temps pour coordonner sa parole. Et au fur et à mesure que l’enfant devient plus à l’aise pour s’exprimer, leur fréquence diminue. Des disfluences qui surprennent Un des aspects surprenants du bégaiement est qu’il survient souent alors que l’enfant a déjà un bon niveau de langage. Il arrive fréquemment qu’un enfant qui jusque-là parlait bien – de façon précoce – avec un vocabulaire riche, se mette subitement à achopper sur les mots à la grande surprise de l’entourage. Il répète les syllabes, non plus 2 ou 3 fois, mais 5, 6, voire 10 fois. Et contrairement à la baisse intonative qui se met en place automatiquement en cas de disfluences normales, là, l’intonation monte ou reste constante. Ce qui frappe en effet l’oreille des interlocuteurs est cette montée intonative qui empêche la dissolution naturelle des répétitions dans le continuum de la phrase. La tension augmente parallèlement à la durée de la disfluence, le mot finit par passer ou se bloquer. Un comportement d’effort L’enfant pousse sur sa parole jusqu’à ce qu’elle sorte au prix d’un gros effort, ou abandonne et/ou s’énerve lorsqu’elle reste bloquée. Des mouvements accompagnateurs parfois spectaculaires peuvent alors se mettre en place : l’enfant frappe du pied, fait des mouvements de tête, des grimaces, se cache la bouche, détourne le regard. Tout ce comportement d’effort amène l’enfant à se concentrer sur sa parole et à perdre de vue son interlocuteur. Un des premiers signes à surveiller est le détournement du regard lors des disfluences. Des disfluences qui disloquent le discours La deuxième caractéristique des disfluences propres au bégaiement est la rupture du rythme qu’elles entraînent. Alors que les disfluences normales accordent un répit pour que la parole s’élabore tout en restant dans le mou- vement, les disfluences bègues viennent casser la fluidité des échanges. Les répétitions prennent un caractère précipité et désorganisent le discours. Parallèlement, la montée intonative perturbe l’alternance des tours de rôle ; l’interlocuteur reste suspendu dans l’attente de la suite et ne se sent pas autorisé à intervenir. Les blocages peuvent survenir à tout moment, venant disloquer les mots ou les groupes de mots signifiants. À nouveau, l’interlocuteur reste dans l’attente de ce qui va suivre, sans pouvoir anticiper comme il est naturel de le faire lorsque quelqu’un parle. Une anticipation mise à mal Cette cassure de l’anticipation intervient très tôt, dès la perception de la syllabe. Chaque syllabe est composée de phonèmes (sons propres à chaque langue) qui se combinent dans un mouvement continu de coarticulation, où l’anticipation joue un rôle fondamental. Lorsqu’on articule par exemple la syllabe « chou », le « ou » apparaît sur les lèvres avant même que le soit prononcé. Or, il se produit un phénomène très étonnant, qui est particulier au bégaiement : la coarticulation s’interrompt par moments. On voit ainsi des enfants répéter « ip...ip...ip...ip... » sans anticiper le « o » qui leur permettrait de dire « hippopotame ». Cette absence de coarticulation perturbe l’unité de base que constitue la syllabe, et vient ainsi rompre le mouvement continu d’anticipation de part et d’autre (du locuteur et de l’interlocuteur). Une rupture du rythme Si ce phénomène est particulier au bégaiement, il n’est pas toujours présent. La perturbation du rythme se fera alors au niveau des mots et des groupes de mots. Les blocages, allongements et répétitions pourront apparaître à tout moment : « jejejejeje / vais àààààà la /p/iscine ». En présence de difficultés, le rythme s’accélère, les pauses se décalent, l’enfant court après sa parole pour éviter de s’y enliser. Des petits mots « starter » Une autre particularité est l’usage stéréotypé de petits mots qui aident à sortir de l’enlisement. Les « donc, en fait, mais, etc. » que l’on rencontre dans toute parole deviennent là invasifs, apparaissant tout au long du discours jusqu’à le parasiter. L’avis du spécialiste Toutes ces turbulences inhabituelles perturbent les interactions : l’enfant perd de vue son interlocuteur pour se centrer sur sa propre parole, oubliant que la parole se construit dans la relation à l’autre ; l’interlocuteur, gêné, ne sait pas quoi faire. Le bégaiement est un trouble très déstabilisant, il se manifeste alors que rien ne le laissait présager. Par la suite, il est tantôt présent, tantôt absent, en fonction des situations, de la fatigue, de l’excitation, etc. Bien souvent, les parents perçoivent que quelque chose ne va pas, mais ne savent pas quel mot mettre dessus : « Mon enfant bute sur les mots, mais ce n’est pas tout le temps. » Consulter un spécialiste(1) est alors important de façon à identifier – ou pas – le bégaiement. Une fois le bégaiement identifié, quelle est la démarche à suivre ? Le bégaiement peut apparaître de façon progressive ou brutale, sans que cela ne présage de l’évolution du trouble. Il peut être passager – quelques semaines – ou s’installer durablement. S’agit-il d’un phénomène transitoire normal lors de l’acquisition de la parole ou a-t-on affaire à une véritable pathologie ? La question est complexe. Pour 3 cas sur 4, le bégaiement disparaît de lui-même, plus ou moins rapidement. Le problème est qu’il est impossible de déterminer qui sera le quatrième enfant qui court le risque de rester bègue si l’on n’intervient pas. On sait que des facteurs génétiques et neurologiques ont une part importante. On surveillera donc particulièrement la présence de bégaiement dans la famille comme facteur de risque. On sait aussi que la plasticité cérébrale est plus grande avant 6 ans, ce qui incite à intervenir tôt. Avant 5- 6 ans, les prises en charge ont toutes les chances d’être courtes. Plus on attend, plus l’enfant prend l’habitude de bégayer, et plus il sera difficile pour lui d’en sortir. Agir auprès de la famille permet de mettre toutes les chances du côté de l’enfant, et, comme le dit J. Le Doux à propos de la peur : « Il vaut mieux avoir traité un bâton comme un serpent que de ne pas avoir réagi à un possible serpent (2). » Une attitude qui évolue Pendant longtemps, les professionnels de la petite enfance (médecins pédiatres, enseignants, etc.) ont préconisé d’attendre, le bégaiement passant effectivement tout seul dans la majorité des cas. Actuellement, pour les raisons citées précédemment, il est conseillé de consulter sans trop attendre. Pour venir en aide aux familles déstabilisées par l’arrivée d’un bégaiement, l’Association parole bégaiement (APB) met à la dispo- sition des parents des plaquettes d’information faisant office de trousse de premier secours en indiquant comment réagir. C’est un trouble qui inquiète, et l’inquiétude est souvent mauvaise conseillère. Dans leur souci d’aider l’enfant, les parents lui donnent des conseils contre-productifs comme « respire, réfléchis avant de parler, etc. » qui l’incitent à contrôler sa manière de parler. Or, plus l’enfant va tenter de contrôler sa parole – ce qui en soi est impossible –, plus il renforce son bégaiement. Entendre le signal donné par l’enfant Le bégaiement se déclare souvent lors de périodes d’instabilité, suite à un événement tel un déménagement, l’entrée à l’école, etc. Il peut être entendu comme le signal que l’enfant est momentanément « débordé ». La période entre 2 et 5 ans est extraordinairement riche en acquisitions et apprentissages, que ce soit au niveau du développement de la pensée, de la motricité, du langage ou des relations sociales. Le bégaiement pourra, par exemple, manifester un déséquilibre entre les différents domaines de compétences. Ce pourra être une pensée particulièrement vive alors que la motricité ou la formulation linguistique ont du mal à suivre, ou une perturbation affective qui le fragilise à ce moment-là de son développement. Une intervention à plusieurs niveaux L’intervention auprès du jeune enfant pourra se faire en plusieurs étapes. Lorsque l’on a identifié que l’enfant a des difficultés pour sortir les mots, consulter les documents mis à disposition par l’APB (Association parole bégaiement) sera une première démarche(3). Il suffit parfois de quelques réajustements pour que les choses rentrent dans l’ordre. Baisser le rythme de vie ou le niveau d’exigence – de l’entourage et/ou de l’enfant lui-même –, prendre le temps d’échanger avec lui, l’aider à formuler, etc., permet bien souvent d’éviter d’enclencher le cercle vicieux du bégaiement. Si les difficultés persistent au-delà de quelques mois, il devient impératif de consulter.

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