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Comportement

04 oct 2018

L’alcool à l’adolescence : en pratique, on fait comment ?

Jean-Pierre COUTERON, Psychologue, Président de la fédération ADDICTION, Paris

Le statut de l’alcool est en France marqué par la place culturelle du vin, sa production et consommation sur la quasi-totalité du territoire avec des enjeux économiques forts…

L’alcool, un produit « protégé » Le statut de l’alcool est en France marqué par la place culturelle du vin, sa production et consommation sur la quasi-totalité du territoire avec des enjeux économiques forts. Trois exemples peuvent rapidement l’illustrer : – le vin est associé à la gastronomie, que ce soit comme élément de nombreux plats (coq au vin, daubes, etc.) ou dans les fameux « mariages vins/aliments » ; – la vigne est un élément du paysage de nos campagnes, y apportant ce goût d’une nature « domestiquée », du jardin à la française qui s’oppose à la nature plus « sauvage » du jardin anglais ; – le vin est un élément du culte catholique, le vin de messe reste à l’origine de bien des anecdotes ! L’alcool a donc mis du temps à être reconnu comme une substance dangereuse. Longtemps, les problèmes de violence et de dépendance ont été attribués aux caractéristiques de publics jugés plus vulnérables. Le message restait que le vin était « bon », seuls certains usagers n’arrivaient pas à en garder un usage adapté. L’évolution des modes de vie a été à l’origine d’une première rectification de ce message. La conduite automobile a imposé des taux d’alcoolémie de plus en plus faibles, qui ont mis en lumière les effets néfastes de l’alcool sur l’attention, la prise de décision, etc. Enfin, les progrès faits dans le domaine du cancer ont modifié le regard sur l’alcool, puisqu’au-delà des problèmes de cirrhose du foie, la simple consommation d’alcool impacte le risque cancéreux. Les usages à l’adolescence, une réalité partagée L’épidémiologie montre que les usages d’alcool, de cannabis, de tabac s’installent entre les années collèges et les années lycées (ils sont multipliés par 5 entre la 6e et la 3e), précédées par celles des écrans. Dans la période de l’adolescence, la 4e est la classe des initiations, qui se poursuivent en 3e et 2de. Depuis 2000, l’âge des « premières fois » reste inchangé : 14 ou 15 ans selon les produits et les usages. Un recul des usages de tabac, principalement chez les filles, a pu être observé, ainsi que des usages d’alcool, tandis que le cannabis reste stable(1), gardant une image « positive » chez les adolescents. Ces usages ont évolués, si bien que dans ses enquêtes l’OFDT (Office français des drogues et de la toxicomanie) a successivement ajouté des questions sur les alcoolisations ponctuelles importantes (API), sur les abus d’écrans et encore récemment sur la pratique du purple drank (un mélange de sirop codéiné, d’antihistaminiques et de soda). Autre évolution, les modes de consommation d’alcool qui se révèlent par les pratiques collectives comme les « rues de la soif » des étudiants, les « soirées cartables » des lycéens, etc. Dans tous les cas, l’alcool reste une expérience sociale forte(2) : la première initiation est « furtive », en famille (5-10 ans), et son effet est déplaisant. La seconde initiation a lieu entre amis (12-16 ans), elle est vécue comme agréable. Perçu comme banal et convivial, il n’est pas rare que l’alcool soit consommé à l’exclusion de tout autre produit. Ces chiffres conduisent à deux propositions : – beaucoup d’adolescents sont usagers, mais expérimenter n’est pas la même chose que faire un usage régulier ou quotidien. Quand l’adolescent met en avant un « tout le monde le fait », nous pouvons lui répondre que c’est plus nuancé, « pas tous et pas autant » ; – l’usage et son abus sont-ils systématiques en cas de fête ? L’alcool vient-il à chaque occasion de détente ? Il est utile de penser ces usages dans leurs dimensions sociales et psychodynamiques, audelà des aspects psychopathologiques présents chez certains adolescents ou familles, qui nécessitent une orientation vers des réponses plus spécialisées (psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent). Une pression sociale et culturelle qui banalise l’usage « Expliquer la hausse de l’addiction dans les sociétés modernes suppose de regarder au-delà du cerveau, l’environnement qui le forme et le modèle. (…) Le défi mondial de la hausse de l’addiction reflète la manière dont les deux derniers siècles ont poussé la technologie à produire toujours plus de substances addictives. »(3) Le contexte d’usage peut être interrogé. Quatre caractéristiques addictogènes(4) de nos sociétés, largement documentées par les sciences sociales et humaines, convergent pour favoriser, et d’une certaine façon, banaliser l’usage et l’expérience qui en résultent pour la personne. Elles nous aident à mieux cerner la dimension expérientielle de l’usage au-delà de l’effet pharmacologique et de ses conséquences, telles qu’établies en laboratoire, dans un contexte neutre. L’alcool a des effets dus au contexte d’usage : seul ou en groupe, pour faire la fête ou chasser une idée noire, sur une personnalité plus ou moins vulnérable, etc. C’est cet effet ressenti qui est à l’origine d’une expérience plus ou moins positive et qui pèse sur les premières consommations. Or, dans un contexte de perte du lien social et d’angoisse, l’alcool apporte un sentiment d’appartenance qui rassure (« il est des nôtres », etc.). Dans un contexte de recherche d’intensité, d’immédiateté, il apporte un effet hédoniste rapide et « fort ». Dans un contexte de recherche de performance, l’alcool est un « dopant », donnant du courage, levant des inhibitions, etc. Dans un contexte économique contraint, et en l’absence d’un prix minimum, l’alcool reste un produit facile d’accès. La publicité et les stratégies marketing, même quand officiellement elles ne visent pas l’adolescent, vont largement user de ces différentes dimensions. La Consultation jeunes consommateurs, un partenaire des acteurs du premier recours L’adolescent est rarement demandeur d’un arrêt de son usage de substances psychoactives : il le ressent comme une solution, dans une fonction qu’il juge positive, même quand il se sent coupable vis-à-vis de ses parents. C’est pour en tenir compte que les Consultations jeunes consommateurs(5) (CJC) ont été initiées en 2004. Partenaire de l’ensemble des acteurs du premier recours, elles se déploient en quatre étapes selon une démarche d’intervention précoce en direction des jeunes et des familles ayant des comportements à risque et/ou en situation de vulnérabilité. Elles s’organisent en lien avec les acteurs de la médecine de ville et les autres partenaires de la santé des adolescents : Maisons des adolescents (MDA), Points accueil écoute jeunes (PAEJ), pédiatres et médecins généralistes, pharmaciens, mais aussi éducateurs sportifs, artistiques ou partenaires de l’Éducation nationale. La CJC participe à construire un environnement favorable à la santé : autant dans le cadre familial que lors des premières fêtes et jusqu’aux grands rassemblements. Elle aide au repérage des usages problématiques pour raccourcir le délai entre l’apparition des premiers signes d’un trouble de l’usage et la mise en œuvre d’un accompagnement et de soins adaptés proposés aux étapes 3 et 4 (figure 1) quand celles-ci sont nécessaires. Figure 1. Pyramide de l’intervention précoce des Consultations jeunes consommateurs. Pourquoi une fiche « Repères » ? Entre la fin de l’enfance et le début de l’âge adulte, trois changements se complètent : – la maturation du cerveau et sa rime donnée à l’émotion, au sensible aux dépens du contrôle de soi ; – la puberté, avec les modifications du ressenti corporel et les questions d’identité qui en résultent ; – l’entrée dans le statut social d’adulte, l’enfant étant progressivement émancipé (premières cartes de retraits d’argent, conduite accompagnée, accès à des activités sociales, etc.). Ces trois changements arrivent sur fond de culture addictogène qui accentue les effets de perte de contrôle (course à l’intensité, perte d’appartenance, accès sans limite et permanence des stimulations). L’accompagnement des familles est essentiel. La fiche « Repères » (figure 2) est un support pour parler avec elles des deux grandes expériences que va vivre l’adolescent : – construire son autonomie, c’està-dire garder le contrôle de soi, sans l’aide des parents, mais au milieu des autres, les copains, les pairs, et donc apprendre à faire avec leurs influences, notamment pour résister au « faire comme les autres » ; – « être un autre », gérer la modification de soi qu’amorce la puberté, en ne la laissant pas aux seuls effets d’illusion des produits, redoutablement efficaces pour le leurrer sur le résultat (alcool et confiance en soi, alcool et plaisir, alcool et convivialité, etc.).   Figure 2. Fiches "Repères". Trois périodes sont proposées • Avant 15 ans : aucun alcool. Si les parents sont consommateurs, c’est l’occasion de confirmer le statut particulier de ce produit. L’enfant apprend à gérer ses relations aux autres dans des premières sorties encadrées. • Entre 15 et 18 ans, l’alcool reste interdit, mais les sorties sont sans adulte(s) présent(s), donc avec des transgressions possibles. Leur durée va donc varier avec la prise d’autonomie plus ou moins réussie. Pour les familles qui le souhaitent, les effets euphorisants de l’alcool seront abordés (la notion d’éducation au goût n’est pas cohérente dans cette période). • À la majorité, l’accessibilité à l’alcool étant possible, ce sont les actions de réduction des risques qui seront privilégiées (conduites automobile, violence, sexualité, etc.).

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