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Comportement

10 déc 2015

Prévention du suicide à l’adolescence

R. DE TOURNEMIRE, Unité de médecine pour adolescents, CHI de Poissy/Saint-Germain-en-Laye

La question de la prévention du suicide chez les jeunes nous concerne tous, pédiatres mais aussi généralistes, éducateurs, parents, etc. Idées suicidaires et tentatives de suicide recouvrent des problématiques souvent différentes. Il ne s’agit pas de faire un diagnostic ou d’adresser systématiquement à un spécialiste de la santé mentale. La seule question est celle de notre capacité à entrer dans un dialogue, avec curiosité et respect, pour permettre l’émergence d’une proposition, d’un changement ou d’un apaisement.

Le suicide concerne environ 200 adolescents chaque année en France, nombre en constante diminution depuis 20 ans. Il s’agit majoritairement de garçons. Le taux de mortalité croît avec l’âge. Ce nombre de 200 décès est à mettre en perspective avec les 10 000 suicides tout âge confondu chaque année en France. Les tentatives de suicide concernent environ 5 % des adolescents, en majorité des jeunes filles. Par ailleurs, plus de 10 % des jeunes de cet âge ont des idées suicidaires au cours d’une année(1). L’épidémiologie nous apprend donc que les personnes qui se sont suicidées et celles qui ont fait une tentative de suicide ne sont généralement pas les mêmes. En caricaturant, on pourrait dire que les suicidés (morts par suicide) sont des hommes à la retraite et les suicidants (qui ont fait une tentative de suicide) des jeunes filles ou jeunes femmes. On pourrait aussi dire que les personnes âgées veulent écourter leur (– fin de vie –), alors que les jeunes suicidants expriment leur souhait de ne pas poursuivre leur vie telle qu’elle est. Il y a donc une opportunité d’aide au changement si cette tentative est entendue comme un appel à l’aide, une envie de vivre autrement. La clinique nous enseigne d’ailleurs que la majorité des adolescents qui font une tentative de suicide sans qu’aucune prise en charge n’ait été proposée va rapidement réitérer un geste suicidaire en utilisant des moyens plus visibles, avec des risques de complications ou de décès. L’absence de prise en charge peut faire suite à une intoxication médicamenteuse passée inaperçue ou à une banalisation de l’événement de la part des parents (culpabilité, peur du jugement des autres, etc.), voire du médecin (rassuré par l’absence de risque lié aux médicaments ingérés, sentiment d’incompétence, etc.).   Amorce d’un dialogue Il y a donc nécessité de s’enquérir auprès des adolescents, lors des consultations de suivi ou aux urgences, de l’existence d’idées suicidaires ou d’antécédents de tentative de suicide. Contrairement à une croyance très répandue, l’entretien n’entraîne pas un risque de passage à l’acte, bien au contraire. Selon la personnalité du médecin, cette question est abordée diversement. Elle peut être posée très simplement à n’importe quel adolescent. D’autres préfèrent la réserver aux adolescents dont ils perçoivent le mal-être. Nous reviendrons sur les éléments à rechercher au cours de la discussion pouvant conduire le médecin à s’intéresser aux idées suicidaires. Enfin, c’est parfois à l’occasion de la découverte de scarifications ou de cicatrices, le plus souvent au niveau des poignets, que le médecin va engager un dialogue sur le mal-être du jeune patient. L’adolescent qui n’a pas d’idées suicidaires retiendra que si la question est posée, c’est que cela peut arriver et viendra peut-être, le cas échéant, revoir le médecin qui a osé lui en parler. À l’inverse, s’il porte seul ce « fardeau », il sera soulagé d’en partager un peu le poids. Ce dialogue peut se faire à l’occasion d’une rencontre « seul à seul » avec l’adolescent, les parents étant vus dans un second temps. Il faut garder en tête que le secret professionnel vaut aussi pour le mineur. Il peut être nécessaire de « travailler » avec le jeune ses craintes, souvent non fondées, de partager ses préoccupations avec ses parents. Le médecin ne doit pas oublier d’examiner l’adolescent. Un examen soigneux de la peau permettra parfois de retrouver des scarifications(2). De nombreux ouvrages de médecine pour adolescents proposent des interviews biopsychosociales (par exemple, le HEEADSSS, le West Virginian Score, le Safe Times Questionnaire [STQ] ou le Guidelines for Adolescent Preventive Service [GAPS])(3). En langue française, le questionnaire de Bicêtre, questionnaire de préconsultation, peut être également utilisé pour amorcer un échange(4). Le groupe ADOC (ADOlescents et Conduites à risque) constitué majoritairement de médecins généralistes, propose un test (TSTS CAFARD) avec quatre questions d’approche assez « simples » (Traumatologie, Sommeil, Tabac, Stress), qui ouvrent chacune sur une question complémentaire. Ce test permet d’aborder progressivement un mal-être qui ne s’exprime pas. Il est construit sur une relation statistique entre la fréquence des antécédents d’idées ou d’actes suicidaires et des éléments de la vie quotidienne(5). Pour ma part, j’utilise un « aide mémoire » sous forme d’un acrostiche à partir des lettres du mot « adolescents » (encadré 1).   La question spécifique à la recherche d’idées suicidaires peut être, selon le contexte et la personnalité des deux inter locuteurs : « As-tu déjà eu des idées noires/ suicidaires ? As-tu actuellement des idées noires/suicidaires ? », « Il arrive dans la vie que l’on puisse avoir des idées noires/suicidaires ou que l’on veuille mourir, cela t’arrive-t-il ? ». Globalement, après avoir exploré ces différents domaines de la vie de l’adolescent, il est plus aisé d’apprécier le risque suicidaire. Les principaux facteurs de risque sont résumés dans l’encadré 2. Des idées suicidaires omniprésentes, voire un scénario déjà établi, doivent inviter le médecin à proposer rapidement une hospitalisation en cherchant à obtenir l’accord de son patient. Selon le lieu d’exercice, une unité de médecine pour adolescents, un service de pédiatrie générale, une structure dédiée aux adolescents suicidants ou un service de pédopsychiatrie pourront être sollicités. Des documents à l’intention des adolescents peuvent être donnés en consultation ou laissés à disposition dans un présentoir avec d’autres brochures d’information.  Un guide intitulé « Ça va ? Ça va pas ? » créé par l’association Sparadrap sera disponible début 2015(6). Une des deux affiches de Fil Santé Jeunes (ligne téléphonique nationale et site internet avec forum, gérés par des professionnels de l’association École des parents et des éducateurs d’Ile-de-France) peut aussi être présente dans la salle d’attente(7). Pour conclure cet article, l’extrait de l’ouvrage L’envie de mourir, l’envie de vivre de Patrick Alvin(8) montre avec élégance comment le dialogue peut se nouer avec élégance entre soignant et adolescent. « Apprivoise-moi ! » nous invite l’adolescent (…) « Apprends-moi ! » lui propose en retour “le soignant” (…) « Tu m’intéresses, apprends-moi qui tu es, ce que tu vis, ce que c’est pour toi que de penser à la mort, d’être triste, d’avoir « fait une tentative de suicide » (…) Parlons de ta vie, de ta famille, de ta santé (…) Je ne comprends certainement pas tout, en tout cas pas tout forcément tout de suite, mais j’ai moi aussi des choses à t’apprendre. Et je verrai évidemment tes parents, parce que je sais qu’ils comptent beaucoup dans ta vie. Et parler de tout cela ne nous empêchera pas de plaisanter parfois… parce qu’on avance toujours à coups d’essais et d’erreurs, et qu’il n’y a pas que la colère ou le malheur ».

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