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Comportement

18 nov 2020

Le temps de sommeil à l’adolescence : normes et réalités

Mariana MARCU-MARIN, Neuilly-sur-Seine

L’adolescence est une période de transition marquée par d’importants changements affectant le corps, la pensée, la vie sociale et la représentation de soi. De par ses dimensions physiologiques et psychosociales, le sommeil n’échappe pas à ces transformations. Le manque de sommeil à l’adolescence est constaté dans tous les pays et altère de nombreux champs de la santé : les capacités neurocognitives, les processus endocriniens, l’évolution pondérale, la scolarité et le champ psychologique. Il y a une relation complexe, souvent bidirectionnelle entre les causes et les conséquences du déficit chronique de sommeil à l’adolescence.

Recommandations et conséquences des durées de sommeil inadéquates L’établissement des recommandations sur la durée de sommeil est basé sur l’étude des perturbations liées à une durée de sommeil trop courte ou trop longue par classe d’âge. La durée recommandée de sommeil pour les 13-18 ans est de 8-10 heures. L’Académie américaine de médecine du sommeil a publié en 2016 les recommandations sur la durée de sommeil chez les enfants en bonne santé(1)(tableau). Ces recommandations ont été élaborées selon la méthode de consensus RAND Appropriatness Method, modifiée par une commission de 13 experts, qui a analysé 864 articles et qui a participé à 3 séances de votes(2-3). Les valeurs limites des recommandations ont été établies en tenant compte des perturbations liées à une durée de sommeil trop courte ou trop longue sur 7 domaines de la santé : santé générale et qualité de vie, santé cardiovasculaire, santé métabolique, santé mentale, santé immunitaire, performance et développement(3). Les études montrent qu’une durée de sommeil trop courte est associée à une diminution de la qualité de vie et un moins bon état de santé globale. Il y a peu d’information sur l’effet des durées de sommeil excessives dans ce domaine. Chez les enfants qui dorment moins de 5 heures ou chez les filles qui dorment régulièrement plus de 9,5 heures, il y a un risque élevé d’hypertension. Les durées courtes de sommeil sont associées à un risque d’obésité surtout chez les enfants de moins de 10 ans et chez les garçons. Les durées de sommeil trop courtes ou trop longues induiraient des modifications de l’appétit et des modifications du métabolisme du glucose et de l’insuline. Les durées de sommeil < 8 heures à l’adolescence sont associées aux troubles du comportement, à l’abus de substance, aux troubles de l’humeur et à l’augmentation du risque suicidaire. Le risque suicidaire est également augmenté chez des adolescents dormant plus de 10 heures. Il semblerait que des durées de sommeil < 8 heures soient associées à une moins bonne santé immunitaire. Dans le domaine des performances, plusieurs études ont montré à l’adolescence une association entre une durée de sommeil trop courte et l’augmentation des plaintes somatiques, une fatigue et une somnolence diurne, des difficultés de concentration et de moins bons résultats scolaires. Il a été prouvé que les durées de sommeil inadéquates perturbent le développement de la cognition, du langage, de la mémoire, des fonctions exécutives, de la régulation des émotions et de la réactivité. Facteurs influençant la durée du sommeil à l’adolescence À l’adolescence, le sommeil subit des modifications quantitatives et qualitatives liées aux facteurs extrinsèques et intrinsèques. Le syndrome de retard de phase du sommeil est fréquent à cet âge. Le sommeil subit des modifications quantitatives et qualitatives pendant la deuxième décade de vie liées aux facteurs environnementaux, psychosociaux et biologiques. Les études suggèrent des modifications du rythme circadien à l’adolescence. Le chronotype, manifestation du rythme circadien qui définit la préférence d’une personne pour des activités plus matinales ou plus vespérales, se modifie à l’adolescence vers une préférence vespérale(4). Il y a également à cet âge un retard pro- gressif des phases du rythme circadien, de l’heure d’endormissement et de réveil. On assiste, d’autre part, à des modifications de l’homéostasie veille-sommeil. Il s’agit de la tendance à s’endormir au cours du nycthémère en fonction des besoins de sommeil individualisés par la pression de sommeil. Une veille prolongée induit une « dette de sommeil ». L’accumulation de la dette de sommeil est plus rapide chez les enfants prépubères ou en début de puberté que chez les enfants pubères. L’accumulation plus lente de la pression homéostatique de sommeil permet aux adolescents plus âgés de rester éveillés plus tard, et ainsi de décaler leur rythme veille-sommeil(5). Ces modifications peuvent être exagérées chez les adolescents qui ont un syndrome de retard de phase du sommeil. Ce syndrome est fréquent à cet âge où sa prévalence est de l’ordre de 7 % (probablement sous-estimée). Il s’agit d’un trouble du rythme circadien du sommeil qui consiste en un décalage permanent de l’heure d’endormissement et de réveil. Il y a une difficulté à s’endormir à un horaire « conventionnel », mais le sommeil est ensuite de durée et de qualité normales s’il n’y a pas de contraintes. Plusieurs facteurs jouent un rôle : des facteurs physiologiques liés à l’évolution du sommeil pendant l’adolescence renforcés par des facteurs comportementaux et psychologiques. Trois méthodes sont utilisées pour traiter ce syndrome : la chronothérapie, la photothérapie et l’administration de mélatonine. Ces méthodes ont peu été étudiées chez l’enfant. L’exposition des adolescents aux dispositifs électroniques en soirée perturbe le sommeil, notamment en cas d’utilisation simultanée de plusieurs dispositifs. Les mécanismes sont multiples : inhibition de la sécrétion de mélatonine par stimulation lumineuse, stimulation importante de l’activité cérébrale. L’heure du début des cours joue un rôle essentiel dans la durée du sommeil des collégiens et lycéens. Le retard de l’heure du début des cours est associé à une augmentation de la durée de sommeil, à de meilleurs résultats scolaires, ainsi qu’à une diminution de l’absentéisme, de la somnolence diurne et des difficultés de concentration. L’utilisation de la caféine et des boissons énergisantes a beaucoup augmenté chez les adolescents révélant un lien bidirectionnel avec les troubles du sommeil. De nombreuses maladies somatiques, les problèmes de santé mentale, ainsi que les traitements associés peuvent altérer la durée et la qualité du sommeil(6). Il est important de souligner qu’il y a une relation complexe, souvent bidirectionnelle, entre les causes et les conséquences du déficit chronique de sommeil. Études épidémiologiques sur la durée du sommeil Les adolescents et les jeunes adultes ne dorment pas suffisamment, et il y a un décalage important entre la durée de sommeil en semaine et le week-end. Dans la majorité des recherches, l’évaluation de la durée du sommeil se fait par l’étude des agendas de sommeil ou à l’aide des autoquestionnaires ou des questionnaires remplis par les parents. Ces méthodes simples ont tendance à surestimer la durée de sommeil par rapport aux méthodes instrumentales plus objectives comme l’actigraphie ou la polysomnographie. L’enquête récente menée en France dans la population de jeunes de 15-24 ans par l’Institut national du sommeil et de la vigilance révèle que 88 % d’entre eux estiment être en manque de sommeil et 36 % se sentent somnolents durant la journée. Les horaires de coucher et de lever sont très décalés entre la semaine et le week-end : ils s’endorment en moyenne 1 heure 30 plus tard le week-end que la semaine (0 h 49 vs 23 h 20), et ils se réveillent 2 heures 20 plus tard le week-end que la semaine (9h43 vs 7h02). Les jeunes déclarent dormir en moyenne 7 heures 17 la semaine et 8 heures 27 le week-end. Ce différentiel semaine/week-end représente une dette de sommeil moyenne de 1 heure 10 par nuit en semaine(7). Des résultats similaires sont rapportés par de nombreuses études internationales : la durée de sommeil des adolescents est insuffisante et elle diminue avec l’âge. La différence entre la durée de sommeil la semaine et le week-end peut atteindre 2 heures ou plus. Les durées moyennes de sommeil rapportées chez les adolescents varient entre les pays allant de 4,9 heures en Corée du Sud à 8,5-9,1 heures en Australie. Il y a plus de risque de durée de sommeil insuffisante dans les familles à revenu faible ou à niveau socio-économique très élevé, ainsi que chez les minorités ethniques(6).  La somnolence diurne des adolescents est un problème majeur de santé publique. Elle a d’importantes répercussions négatives sur les performances scolaires, les fonctions cognitives et l’humeur. Elle est associée au risque majeur d’accidents de circulation chez les moins de 25 ans(8). Conclusion Nous assistons actuellement à une « épidémie » de sommeil insuffisant à l’adolescence. La combinaison des changements physiologiques et des facteurs sociétaux diminue l’opportunité des adolescents à avoir une durée de sommeil adéquate. Plusieurs facteurs contribuant à une durée de sommeil insuffisante chez les adolescents comme l’utilisation des dispositifs électroniques, la consommation de caféine où l’heure précoce du début des cours sont potentiellement modifiables. Les pédiatres ont un rôle important à jouer dans les approches préventives et interventionnelles visant à réduire les facteurs de risque associés à une durée de sommeil insuffisante et à promouvoir la santé du sommeil.

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