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Pédiatrie générale

18 avr 2011

Apprendre à l’enfant à dire non

C. JOUSSELME, Fondation Vallée, Gentilly, Inserm U669, Paris
Parvenir à dire non reste un acte essentiel qui témoigne de l’accès de l’enfant à une place de sujet. Dans notre société, il est parfois difficile aux parents de transmettre à leur enfant les valeurs essentielles qui lui permettront de déterminer ce qu’il doit accepter et refuser vis-à-vis de lui, mais aussi des autres. 
Développement de l’enfant L’âge du non Le non représente le troisième organisateur de Spitz acquis autour de 18 mois (1). Pour cet auteur, l’enfant commence par s’opposer en imitant les gestes de la tête de ses parents ou du doigt, et secondairement acquiert le mot lui-même pour refuser notamment des choses qu’on lui impose. Ce comportement montre que l’enfant a accédé à un statut de sujet, dépassant l’angoisse de l’étranger qui le plongeait dans l’abandon (deuxième organisateur), assez en sécurité avec luimême pour penser continuer à exister et à être aimé même s’il s’oppose. L’acquisition du non représente l’accès au statut de sujet. Les processus d’apprentissage du non sont complexes : d’abord, l’enfant doit entendre ses parents s’opposer à lui pour prendre conscience que lui aussi peut le faire. Dans un premier temps, tous bébés fonctionnent dans le principe de plaisir, et ce n’est que grâce au comportement de ses parents, aimants et bienveillants, qu’il peut progressivement accéder aux principes de réalité. En effet, au tout début, la mère est plongée dans ce que Winnicott appelle la sollicitude maternelle primaire (2). Dans cette première période de vie du bébé, la mère ne le frustre pas, mais anticipe toutes ses demandes avant même qu’il puisse les exprimer. Ce partage unique permet au bébé de se sentir peu à peu exister en sécurité, ce qui lui permet secondairement de mieux repérer ce qui se passe en lui. Sa mère peut alors devenir « suffisamment bonne » comme l’écrit Winnicott, c'est-à-dire qu’elle commence à pouvoir le frustrer, à lui dire non. Quand l’enfant marche, par exemple, ses parents lui transmettent un certain nombre d’interdits visant à ce qu’il ne se mette pas en danger. Un autre « non » parental est essentiel : celui qui correspond à la mise sur le pot. Les parents refusent que l’enfant continue à faire dans ses couches, ce qui permet à ce dernier de peu à peu à la fois apprivoiser ses limites corporelles, en ne craignant plus de perdre une partie de lui-même dans ses propres selles, mais aussi de se soumettre à la demande parentale sans se sentir ni humilié, ni rabaissé. On peut constater que la mise sur le pot correspond généralement à la période du non chez l’enfant. Cette période correspond aussi à ses oppositions alimentaires.   Un style de non ? Chaque enfant dit non à sa façon, qui correspond souvent aux types de non de ses parents. Chaque couple parental pose en effet les limites qui marquent les distances générationnelles de façon particulière, avec son style. Cependant, pour que le non des parents soit à la fois efficace et non humiliant pour l’enfant, les limites qu’ils transmettent doivent être fiables, anticipables, justes et justifiables, partagées également par les parents qui se les appliquent à eux-mêmes.   Un non pourquoi ? Au début de sa vie, le bébé n’a pas conscience de son agressivité. Quand il va mal, quand il souffre, quand il est inquiet, il ne sait pas si ses vécus désagréables viennent de l’intérieur de lui-même ou de l’extérieur (a-t-il faim ?, trop chaud ?, etc.). Quand il s’agite, s’énerve, se sont les parents qui mettent en sens ses premiers ressentis en tentant de lui donner des réponses à ses questions. En émettant des hypothèses, et en se comportant pour aider l’enfant dans sa détresse, les parents exercent ce que Bion appelle la fonction « alpha » (3). Ils permettent à l’enfant de transformer son agressivité première, en vécu pensable, reconnaissable, qu’il pourra secondairement symboliser. Peu à peu, l’enfant devient donc d’avantage maître de son corps et de lui-même, et peut lui aussi adapter ses comportements pour être le moins inconfortable possible. Dans un second temps, l’enfant apprend à mettre en mots son agressivité, au lieu de la mettre en scène uniquement par son corps ou ses colères. Le non du langage représente cet étape. Pour que l’enfant y ait accès, il faut qu’il ait acquis une confiance en lui suffisante, un attachement assez sécure et des processus de symbolisation assez développés. La colère devient alors une affirmation de soi qui ne dégénère pas, qu’il peut contenir, sans se soumettre totalement, ni perdre son identité.   État des lieux Dans la culture d’aujourd’hui, l’image de l’enfant a changé. On lui demande souvent d’être précoce, parfait, voire éventuellement de ne pas traverser les conflits de développement pour être déjà quasiment adulte. Par ailleurs, l’image de l’enfant, véhiculée notamment pas la publicité, le montre souvent supérieur à ses parents, davantage informé qu’eux sur les problèmes du monde, voire prenant les décisions à leur place. La dérision de ce type de scène est bien évidemment le désir des adultes, mais la plupart des enfants n’ont pas accès à ce second degré et prennent pour argent comptant les messages médiatiques (4). C’est sans doute pour cela que beaucoup d’adultes sont en manque de repères dans leur système éducationnel et ne savent plus comment dire non à leurs enfants. Du coup, leurs enfants ont aussi du mal à adapter un non à la vie du quotidien et aux autres. Un certain nombre d’émissions télévisées nous montrent bien cette problématique : « Le Grand- Frère », « Super Nanny », « On a échangé nos mamans », etc. mettent en scène des parents perdus dans l’éducation de leurs enfants qui ne savent pas dire non ou qui disent trop non. L’enfant a du mal à dire non quand ses parents eux-mêmes ne savent plus comment dire non. La question de l’éthique en général est aussi au centre de cette problématique : que ce soit dans certaines émissions de jeux à sensations, dans des émissions nous montrant des adultes cherchant l’amour mais développant en fait des comportements de séduction tous azimuts, ou bien encore dans d’autres émissions qui mettent en scène des relations perverses entre adultes, il est difficile de savoir où sont situées les limites de l’acceptable. Finalement, au regard de ces émissions, les enfants ont bien du mal à savoir quand dire non et qu’est ce que dire non. C’est la même chose dans certaines productions véhiculées par Internet, qui nous montrent notamment des scènes de violence, acceptées voire créées par des adultes, et regardées par les enfants. Certaines publications semblent non seulement hypocrites mais aussi paradoxales, et ne peuvent qu’alimenter la toute puissance des enfants qui consomment la même chose que les adultes sans aucune distance générationnelle. Ainsi, victimes de la sur-stimulation par des images qui leurs sont livrées clés en main, images violentes et désadaptées à leur âge, ils se retrouvent avec des émotions sidérées par des traumas répétés qui les habituent à être dépendants de sensations. Ce circuit de fonctionnement est très direct, primaire, et ne donne pas accès à la symbolisation nécessaire à la mise en place d’un non efficace et adapté. Aujourd’hui, les médias (télévision, Internet…) perturbent souvent la mise en place d’un non efficace et adapté. Du coup, beaucoup d’enfants restent pris dans le principe de plaisir sans accéder au principe de réalité, victimes de ce monde virtuel, imprévisible, qui ne dépend que du concepteur qui l’a créé. Problèmes Un enfant qui dit trop non aux limites Dire non, ce n’est pas refuser toutes les limites. Si l’enfant doit s’affirmer, il ne doit pas rester roi trop longtemps, sinon, il devient tyran. Il ne peut développer alors d’identifications de bonne qualité. Grandir pour lui équivaut à se sentir écrasé s’il se soumet. Il a l’impression à chaque limite qui lui est posée, de perdre sa place et de ne pouvoir la récupérer. Du coup, les processus de séparation par rapport aux images parentales restent pour lui très compliqués. Il cherche alors à s’emparer du pouvoir, comme les tyrans de tout temps, et use de manière absolue voire oppressive de son pouvoir émotionnel et de séduction auprès de ses parents. Il cherche à imposer sa volonté, dit non et trop non, à des parents généralement blessés dans leur narcissisme, qui s’enferment alors dans la voie de la renonciation : ils ne sont plus capables d’être véritablement aux côtés de leur enfant pour l’éduquer. Certains veulent être au calme, et démissionnent du coup de leur mission éducationnelle ; d’autres ayant trop peur d’être abandonnés, ne disent jamais non à leur enfant et s’installent dans une position de « copains » qui n’aide pas du tout l’enfant à trouver sa juste place. Dans ces cas, la mise en place d’une pathologie limite de la personnalité est très fréquente. L’échec dans la mise en place d’un non de qualité conduit à l’enfant tyran, voire à l’installation d’une pathologie limite de la personnalité. Un enfant qui dit trop non à la vie Dans d’autres cas, l’enfant accepte trop les limites, au point d’être inhibé, angoissé. Victime d’une surprotection parentale face au monde, il craint l’autre et se replie sur sa famille, sur ses parents. Ceux-ci sont en général, eux aussi, angoissés face à un monde qu’ils ne comprennent pas et qu’ils vivent comme violent, dangereux. Certains parents, par exemple, refusent que leurs enfants partent en colonie de vacances, de crainte qu’ils ne rencontrent des pédophiles, d’autres n’acceptent pas que la télévision entre dans la maison, de peur que les enfants consomment des images trop violentes par exemple. Conclusion Être parents en 2011 n’est pas un challenge facile. Le poids des médias, de l’extérieur est sans doute extensif. Sans référence véritablement groupale de solidarité. Cependant, apprendre à dire non, reste une étape essentielle dans le développement de l’enfant. Il peut ainsi, avec un non adapté, rester disponible à la surprise de la rencontre, s’adapter aux situations en fonction de leur contexte, mais aussi des différences générationnelles. L’enfant peut ainsi se protéger tout en entrant dans la relation d’un monde plein de promesses, ouvert à l’autre, mais capable de se protéger lui-même. Le pédiatre semble l’interlocuteur privilégié des parents pour instaurer une guidance et les aider à apprendre à leurs enfants à dire non ni trop ni pas assez.  

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