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Adolescence

Publié le 03 jan 2023Lecture 6 min

L’adolescence au risque de la crise

Renaud DE TOURNEMIRE, Unité de médecine de l’adolescent, CHU Ambroise-Paré (AP-HP), Boulogne-Billancourt

« Une crise est une période relativement courte de déséquilibre psychologique chez une personne confrontée à [...] un problème important pour elle, et qu’elle ne peut fuir ni résoudre avec ses ressources habituelles de résolution de problème » (Caplan, 1964). Cette définition décrit exactement ce que les adolescents ont dû affronter au cours des confinements successifs.

Un développement contrarié Avec le confinement de mars 2020 et les deux années qui ont suivies, les adolescents se sont ainsi retrouvés face à une situation inconnue allant à l’encontre de ces « tâches » développementales que nous rappelons en encadré. Autonomie retardée, intégration au groupe de pairs contrecarrée Les confinements successifs, les cours en « visio », la fermeture des lieux de rencontres (cafés, salles de sports, cinéma, musées, etc.) ont empêché les adolescents d’aller vers plus d’émancipation. L’intégration au groupe de pairs a été dominée par des rencontres virtuelles. Les échanges sur les réseaux sociaux se sont multipliés, et de là le risque du narcissisme à travers Instagram et les autres réseaux sociaux. Leurs algorithmes ont enfermé les jeunes dans un monde sans rencontres humaines. Sans oublier que ces réseaux sont aussi pourvoyeurs de cyberharcèlement et de revenge porn.   « Le risque du narcissisme à travers Instagram et les autres réseaux sociaux » Identité propre à soi et évolution de la relation avec les parents entravées La confiance en soi et le sentiment de compétence nécessitent un climat où les relations interpersonnelles sont sereines, où les parents respectent le cheminement de leur enfant. Une augmentation du stress a été constatée chez les parents au début de la crise sanitaire, dans un contexte où nombre d’entre eux ont été contraints d’assurer l’enseignement à domicile de leurs enfants et les tâches ménagères, tout en répondant à leurs obligations professionnelles. La plupart des facteurs de risque associés aux violences intra-familiales ont augmenté dans le contexte pandémique : isolement social, difficultés d’accès aux services sociaux, augmentation de la consommation d’alcool ou autres substances addictives. Les conditions de logement défavorables (populations les plus précaires) ont aussi contribué à la dégradation des relations intrafamiliales. Acquisition d’une position claire face aux aspirations futures contrariée Il faut ajouter dans cette crise les incertitudes académiques : cours non dispensés ou à distance, manque d’accès aux équipements informatiques pour les moins favorisés, annulation des stages en entreprise, report ou annulation de certaines épreuves du baccalauréat alors même qu’une réforme était en cours.   Quelles sont les données objectives concernant l’incidence des crises suicidaires et des troubles alimentaires au cours des deux dernières années ? Les données françaises sont similaires à de nombreuses études issues de publications internationales. Deux intervalles temporels doivent être distingués. Une première période, de mars à août 2020, c’est-à-dire du début du premier confinement jusqu’à la fin des vacances d’été, a été marqué par une forte diminution des passages aux urgences, y compris pour des symptômes de souffrance psychique. En France, une étude à l’hôpital Necker (Paris) a ainsi montré une baisse de 50 % de l’incidence des comportements suicidaires chez les 7-17 ans. Une deuxième période, toujours en cours depuis la rentrée 2020, s’est traduite par une forte hausse des gestes auto-agressifs (scarifications, lésions de grattages), des pensées suicidaires et des tentatives de suicide (figures 1 et 2). Cette hausse concerne essentiellement les jeunes filles. Nous n’avons pas suffisamment de recul concernant les décès par suicide. Figure 1. Nombre hebdomadaire de passages aux urgences pour geste suicidaire en 2020 et 2021 et nombre hebdomadaire moyen en 2018-2019, chez les 11-17 ans. Source : Réseau Oscour® Santé publique France. Cette figure rend compte de la diminution des gestes suicidaires chez les 11-17 ans pendant le premier confinement et l’été qui a suivi, puis de l’augmentation importante des tentatives de suicide en 2021. Il est intéressant de noter la forte diminution des passages à l’acte pendant les périodes de vacances scolaires. Figure 2. Nombre hebdomadaire de passages aux urgences pour les années 2019 à 2022. Tranche d’âge 15-17 ans. France entière - Idées suicidaires (Oscour®). Cette figure montre la poursuite et même l’accentuation des pensées suicidaires en 2022. Nous avons sélectionné les passages aux urgences pour idées suicidaires chez les 15-17 ans. Les passages pour tentatives de suicide, troubles de l’humeur et troubles des conduites alimentaires suivent la même évolution.   « Les 6 premiers mois de l’année 2022 sont encore plus préoccupants »   Les 6 premiers mois de l’année 2022 sont encore plus préoccupants avec une augmentation supérieure à 100 % dans la tranche d’âge 15-17 ans par rapport à l’année 2019 ! Ces tendances sont également retrouvées pour les troubles de l’humeur (figures 1 et 2 issues du réseau Oscour® regroupant les données de 680 services d’urgences soit 94,5 % des urgences métropolitaine et Outre-mer). Des publications anglo-saxonnes ont aussi mis en évidence une forte augmentation des troubles alimentaires (TCA). Cet accroissement a été unanimement perçu en France par les professionnels de la Fédération française anorexie boulimie conduisant celle-ci à solliciter les pouvoirs publics. Ces TCA sont majoritairement des épisodes d’anorexie mentale touchant des adolescentes. Ils sont plus sévères et ont entraîné une hausse importante du nombre d’hospitalisations pour renutrition (figures 3 et 4 ; données à partir de 5,2 millions de certificats de santé électroniques aux États-Unis). Figure 3. Incidence des TCA (Troubles du comportement alimentaire) aux États-Unis chez les moins de 30 ans pendant versus avant la pandémie de Covid-19. Incidence des TCA par période de 2 mois en 2017, 2018, 2019 et 2020. Le risque relatif avec intervalle de confiance de 95 % compare la période pandémique en 2020 à 2019. D’après The British Journal of Psychiatry (2021). Figure 4. Incidence stratifiée par sexe, par groupes d’âge et par sous-types de maladie, d’après The British Journal of Psychiatry (2021). AN : anorexie, BN : boulimie, EDNOS : TCA non spécifiés. Cette dégradation de la santé mentale des adolescents français va de pair avec un système hospitalier à bout de souffle : manque criant de spécialistes en santé mentale, inter-secteurs (centres médico-psychologiques infanto-juvéniles) débordés et en recherche de professionnels, services de pédopsychiatrie saturés. Les services de pédiatrie, qu’ils possèdent ou non des lits dédiés aux adolescents, ont vécu de plein fouet ce tsunami avec un accès direct par les services d’urgences pédiatriques (SAU). Sauf exception rarissime, il n’existe pas de pédopsychiatrie de liaison dans les SAU pédiatriques après 18 h ou le week-end. Par ailleurs, de nombreux SAU n’ont aucune pédopsychiatrie de liaison. Par précaution, des hospitalisations sont donc fréquemment proposées pour une évaluation transdisciplinaire. Cet afflux d’adolescents nécessitant une hospitalisation pour des motifs de santé mentale a eu plusieurs conséquences : – une inadéquation entre la nature des soins et ce que peut offrir un service de pédiatrie (locaux insuffisamment sécurisés, professionnels en santé mentale insuffisants, équipes mal formées) ; – une incapacité chronique à accueillir des adolescents présentant des complications dans le cadre de maladies chroniques (drépanocytose, diabète, épilepsies, etc.), nécessitant des changements de schémas thérapeutiques ou l’expertise d’une équipe de spécialistes de la médecine de l’adolescent ; – une impossibilité d’accueillir dans les unités de médecine de l’adolescent ceux et celles qui ont besoin d’une courte hospitalisation pour une pathologie aiguë (asthme, infection ostéoarticulaire, appendicite, etc.). Ces jeunes sont orientés vers un secteur adapté aux enfants et aux nourrissons, voire parfois dans un service pour adultes.   Conclusion De nombreux travaux ont confirmé l’augmentation inédite des problématiques psychiatriques et psychosociales dans les suites de la pandémie mondiale, problématiques très vite perçues par les cliniciens. Plus de deux ans après le début de la crise sanitaire, la vague n’est pas retombée. Mme Claire Hédon, la Défenseure des droits, a appelé en juin 2022 la Première ministre à mettre en place un plan d’urgence pour la santé mentale des jeunes face à « la gravité de la situation », estimant que des moyens « largement insuffisants » sont déployés.

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