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Dermatologie

31 mai 2021

Cosmétologie des cheveux chez l’enfant noir - En France métropolitaine

Corinne FITOUSSI, Paris
Cosmétologie des cheveux chez l’enfant noir

Loin d’être une question superficielle, c’est un domaine important à connaître car ces habitudes cosmétiques font partie du quotidien dans le cadre familial et bien que généralisées dans la population afro-antillaise, en France, elles sont mal connues des praticiens qui peuvent être déroutés par leurs conséquences.

Ces pratiques sont rendues nécessaires par les particularités du cheveu crépu qui le rendent difficilement « coiffable » quand il dépasse quelques centimètres (figure 1). Particularités anatomo-physiologiques du cheveu crépu Le follicule est incliné, courbe et concave en haut, ce qui explique que lors de la croissance, la tige tourne en torsion sur elle-même en spirale (figures 2 et 3), ce qui donne l’aspect « crépu »(1), alors que le cheveu asiatique(2) pousse « droit » et que le cheveu caucasien est plus ou moins ondulé(3). Cet état crée un double emmêlement, avec formation de nœuds du cheveu sur lui-même, d’une part, et des cheveux entre eux, d’autre part. De plus, la tige pilaire n’est pas « cylindrique », mais plus ou moins aplatie « en ovale »(4), ce qui entrave le « glissement » des cheveux entre eux et aggrave les nœuds, et ce d’autant plus que la couverture de sébum est plus faible(5). Figure 1. Chevelure crépue d'une enfant métisse. La sécheresse Elle est constitutionnelle, liée à la moindre production de sébum, ainsi qu’à la faible rétention d’eau intracapillaire(5) : le cheveu est sec et même cassant. La chevelure est terne en raison de la faible couverture de sébum et du manque d’alignement des cheveux entre eux(6). De plus, cet état est aggravé par l’hygrométrie relativement réduite en Europe. Cosmétologie L’entretien des cheveux répond à des habitudes familiales assez stéréotypées destinées à faciliter le coiffage. À noter  •    Ces caractères sont plus ou moins nets selon qu’un métissage blanc ou asiatique les module ; c’est le cas aux Antilles où par exemple les descendants des « coolies » ont des cheveux de type indien : lisses et parfois très longs. •    Ils sont hautement dépendants du lieu de vie et de son hygrométrie. La plupart de problèmes apparaissent à l’arrivée en Europe et s’améliorent lors des retours. Les shampoings Point notable, en raison des difficultés de séchage et de coiffage, les shampoings sont moins fréquents chez les fillettes que dans la population générale, habituellement tous les 10-15 jours. Chez les gar çons, ils sont lavés quotidiennement lors de la douche. C’est une donnée qui peut sur prendre et dont il faut tenir compte lors des prescriptions dermatologiques. Les shampoings utilisés appartiennent habituellement à des gammes spécifiques, et sont enrichis en agents graissants divers : karité, beurre de cacao, huile d’olive, etc., mais les gammes « grand public » s’ouvrent actuellement à ce marché en offrant également des shampoings dédiés, créant le plus souvent une gamme annexe utilisant des modèles d’enfants métis pour leur communication (figure 4). Les soins après-shampoing : une étape essentielle Après le lavage, la chevelure est démêlée encore mouillée au peigne à larges dents. Le shampoing est toujours suivi d’une application de soins graissants et démêlants destinés à lutter contre la sécheresse, à faciliter le démêlage, à assouplir les cheveux et à les faire briller. Ces soins appartiennent à des gammes spécifiques : le plus souvent huiles ou pommades grasses qui sont parfois également appliqués aussi entre les shampoings. L’application répétée de corps gras peut provoquer une dermite acnéiforme du front et des tempes, surtout en période prépubertaire : il convient alors de conseiller aux mamans de ne pas appliquer de corps gras sur le front ni les tempes. Autre conséquence, plus rare, l’espacement des shampoings peut provoquer une parakératose du cuir chevelu souvent très prurigineuse, facilement corrigée par une augmentation de la fréquence des lavages. Ce prurit ne doit pas faire évoquer par excès une pédiculose, rare sur ce terrain en Europe en raison de ces applications grasses répétées, et aussi semble-t-il par un manque d’adaptation du parasite. Cependant, après un retour au pays ou après la visite de la famille vivant en Afrique, ou encore si cette parakératose est localisée et récente, il faut au moindre doute pratiquer un examen mycologique pour éliminer une dermatophytie. Le problème du démêlage chez les fillettes C’est loin d’être un problème mineur : le démêlage est une étape souvent laborieuse, effec tué par la maman sur cheveux encore mouillés puis graissés en de longues séances souvent pénibles. Les cheveux sont ensuite le plus souvent séparés en petits « choux » (figure 4) retenus par des élastiques ou tressés en quelques grosses tresses (figure 5). Il faut avoir cette donnée à l’esprit lors des prescriptions dermatologiques, car il serait irréaliste de prescrire des shampoings quotidiens. Les tresses On en observe de plusieurs sortes, permettant une grande variété de coiffures (figures 6 à 10).  À l’adolescence, ces tresses « naturelles » peuvent être complétées par des « rajouts » en mêlant des mèches artificielles par un habile tressage aux vrais cheveux depuis leur base jusqu’à leur extrémité. Ces tresses sont conservées entre chaque shampoing, ce qui facilite l’entretien, puis sont défaites après 2 mois lors du relâchement lié à la repousse. Conséquence fréquente du tressage naturel ou complexe Le risque majeur est la classique alopécie de traction (figure 10). Elle peut débuter dès l’enfance, surtout si un autre facteur alopéciant est présent (anémie constitutionnelle, carence martiale), touchant surtout les tempes. Il présente un aspect caractéristique, avec la conservation d’un petit liséré antérieur, dont il a été établi qu’elle est liée à un état inflammatoire chronique dû à la traction permanente des follicules, qui aboutit à leur atrophie progres-sive et donc à l’arrêt de production d’un cheveu terminal. Cette hypothèse est corroborée par la persistance d’une fine ligne antérieure de cheveux, correspondant à la zone ne pouvant être insérée dans les tresses. De plus, cette pathologie ne touche que les fillettes ayant été tressées. Si les tresses « serrées » sont poursuivies, l’évolution n’est pas toujours favorable et peut aboutir à une alopécie définitive des tempes. Le traitement est avant tout préventif Il ne faut pas tresser serré à ce niveau. Le traitement curatif ne peut être efficace qu’au stade initial et nécessite évidemment l’arrêt définitif des tractions. C’est là que le rôle du dermatologue est essentiel. Le défrisage Seule façon d’obtenir une coiffure « à l’européenne », il  est heureusement peu pratiqué chez l’enfant malgré des incitations commerciales (figure 11), sauf pour des occasions importantes (communion solennelle, etc.). Et chez les garçons ? On note moins de problèmes avant la puberté. Jusqu’à 3 ans environ, l’âge de la marche, les mamans font des petites tresses naturelles peu serrées après les shampoings et graissent les cheveux. À partir de l’âge de 5 ans, la coiffure la plus fréquente est la coupe très courte ou rasée, le plus souvent à la maison avec une tondeuse, ce qui évite les complications infectieuses observées à l’âge adulte dans les salons à la chaîne. À l’adolescence, les jeunes suivent les modes lancées par les vedettes de la musique et du sport, avec souvent des petites tresses naturelles, rarement des rajouts. Actuellement, il y a beaucoup de coupes à ras dessinant des formes ou des lettres sur le cuir chevelu (par exemple, le chiffre 97 pour le département de la Guadeloupe). Ils choisissent parfois de laisser pousser leurs cheveux : le volume et la rigidité du cheveu crépu, qui est si difficile à assouplir, devient alors un avantage puisqu’il permet des « sculptures » de la masse de la chevelure du haut du crâne avec rasage du pourtour (figure 12). Pour les adolescents des deux sexes, on note actuellement une tendance (comme chez tous les ados) aux colorations partielles de mèches plus claires. La croissance relativement len te du cheveu crépu permet le bon maintien de ces coupes complexes avec l’aide de gels « sculptants » pendant 4 à 6 semaines. Conclusion Loin d’être une question superficielle, la cosmétologie du cheveu de l’enfant noir est un domaine particulier basé sur les difficultés de laver et de coiffer une chevelure très sèche et emmêlée. L’entretien dans la petite enfance est assez stéréotypé, reposant sur des habitudes familiales avec des produits traditionnels, mais dès l’adolescence il se diversifie sous l’influence de modes changeantes portées par les médias et l’industrie cosmétique. Le rôle du dermatologue se limite à la prévention et au traitement des complications de ces pratiques : prévention de l’alopécie de traction des tempes en conseillant de « ne pas tresser serré », traitement préventif des folliculites liées au rasage du crâne par l’application d’un antiseptique et l’utilisation d’une tondeuse personnelle. Quant au défrisage, il est nécessaire d’en retarder et limiter la pratique en expliquant bien aux mamans que malgré l’image soft donnée par les médias, aucun produit ne peut modifier durablement la structure d’un cheveu sans le fragiliser. Pour être efficace et crédible, il est essentiel de se tenir informé des habitudes et des modes afin de mieux prendre en charge les problèmes qui leur sont liés. Cette connaissance créera d’emblée une relation de confiance essentielle pour l’observance, en proposant des alternatives réalistes.   D'après un article paru dans la revue Dermatologie Pratique  

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