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Psychiatrie

26 nov 2020

Enfants uniques

Jérôme VALLETEAU DE MOUILLAC, Paris

Ce titre ambigu « Enfants uniques » veut exprimer les difficultés liées à l’utilisation de cet adjectif pour qualifier des situations très différentes. Explications.

Que signifie unique ? •          Qui est seul qui existe en un seul exemplaire par opposition à double, triple, etc. : régime de parti unique ; •          Qui est le même pour plusieurs personnes ou choses : commandement unique ; •          Qui est seul de son espèce dans un contexte donné : c’est son fils unique ; •          Qui se distingue des autres par son originalité, ses qualités ou ses défauts : un livre unique au monde, une femme unique ; •          Qui étonne par son caractère bizarre, exceptionnel, singulier : c’est un type unique. Un enfant unique est alors un enfant sans frère, ni sœur quel que soit le contexte familial, mais on pourrait ainsi qualifier un enfant qui a des demi-frères ou demi-sœurs dans le même foyer ou qui coexiste avec d’autres beaucoup plus jeunes ou âgés. On peut donc être seul dans une fratrie. Sont-ils différents par leurs originalités, qualités, caractères, singularité, etc. ? Son-tils certes uniques, seuls et/ou uniques dans leur façon d’être ? Tel est le sujet. Quelques chiffres Malgré une baisse de la natalité, la France reste la championne de la natalité en Europe avec 1,87 enfant par femme (Insee 2019 : 2,03 en 2010) versus 1,60 en Europe (Eurostat 2016). Mais le nombre de femmes n’ayant qu’un seul enfant reste stable depuis des décennies (autour de 20 %). En 1990, plus de 3,4 millions de familles avaient un seul enfant. En 2015, ce nombre est de 3,6 millions (< 50 % stable) ; les familles monoparentales sont cependant plus concernées. Ainsi, 10 à 17 % des enfants sont des « enfants uniques » (INED). Pourquoi un seul enfant ? Pour beaucoup de parents, ce n’est pas un choix de vie mais une contrariété, une fatalité, une situation imposée. Cela peut être lié à un divorce, une séparation, une stérilité ou une adoption, une maladie, un traitement, un accident empêchant d’envisager une autre grossesse. Mais aussi une monoparentalité souvent associée à des conditions socioéconomiques précaires qui constituent un obstacle certain comme un premier enfant victime d’un handicap quel qu’il soit. Parfois, ce sont des contraintes professionnelles, un mariage tardif ou un âge avancé. Pour d’autres, c’est un choix de vie, une décision mûrement réfléchie (encadré) qui était d’ailleurs mal vue, voire considérée comme de l’égoïsme il y a quelques années et persiste encore de nos jours (préservation de l’héritage, frais d’éducation limités, priorité à la vie personnelle, gêne à l’ascension sociale, etc.), car cela ne correspond pas au schéma familial classique : un couple et deux enfants. Ces deux situations si différentes ont a priori des conséquences sur l’environnement dans lequel l’enfant sera élevé. Une chance ou un handicap ? Il serait très réducteur de répondre de façon stéréotypée à cette question car autant d’enfants et de familles, autant de comportements différents : il n’y a pas de caractère type de l’enfant unique alors que les préjugés sont si nombreux. Pour en citer quelques-uns : –          l’enfant seul est malheureux, gâté, autoritaire, solitaire, égoïste, incapable de se faire des copains, asocial ; –          ses parents focalisent trop sur leur seule progéniture soit dans le laxisme, l’indulgence ou, au contraire, l’extrême exigence. En réalité, celui qui n’a pas de frère et/ou de sœur ne peut être élevé dans les mêmes conditions. Il est souvent confronté à des problèmes spécifiques qui sont autant d’avantages et/ou d’inconvénients. Avantages ? Pour les parents certes, il n’y a pas de partage d’attention et de temps entre plusieurs enfants, ce qui peut sublimer le rôle de parent. L’enfant peut ainsi ne pas connaî tre de sentiment de jalousie, ni ressentir un manque d’intérêt. Les conflits, les rivalités avec la fratrie n’existent pas. Pas de frustration ? Mais la frustration n’est-elle pas indispensable au développement et à la construction de la personnalité ? Être seul faciliterait le développement de l’imaginaire ? L’enfant unique est souvent meilleur à l’école, a plutôt une bonne « estime de soi » : très ou trop parfois. Il se développerait plus rapidement et aurait ainsi une plus grande capacité à vivre dans un monde d’adultes sans confrontation à plus jeune ou à plus vieux. Il est l’unique objet d’attention et peut se prendre pour un héros. Inconvénients ? Les parents sont facilement anxieux et perfectionnistes et peuvent ressentir une grosse culpabilité si leur enfant échoue. En effet, il concentre toutes leurs attentions, espoirs et rêves : « Mon enfant est toute ma vie » et on rejoint l’enfant héros. Il peut alors percevoir une forte pression, s’imposer une tension, un besoin de réussir, de satisfaire ses parents, ce qui peut conduire à une désillusion et  une culpabilité  en cas d’échec. L’enfant qui vit seul dans un monde d’adultes se sent égal à eux, ce qui certes développe sa maturité mais lui fait oublier son statut d’enfant. L’ennui, la solitude, le jeu seul, l’absence d’échanges peuvent le rendre solitaire, triste, peu communicant, craintif, voire malheureux. L’absence ou le peu de frustrations peuvent le rendre impropres aux rivalités ou le conduire à éviter la concurrence. Tout ceci ne favorise pas le travail d’équipe, la socialisation avec les pairs, et accroît la difficulté à se faire des amis. L’enfant unique est souvent exclusif en amitié. Ces avantages et inconvénients souvent allégués et intriques sont-ils réels ou supposés ?  Faut-il les stigmatiser ? Le syndrome de l’enfant unique existe-t-il ? On les qualifie souvent d’enfants rois, d’enfants gâtés, ce qui leur confèrent une mauvaise réputation. Sont-ils plus capricieux, égoïstes, exigeants, vulnérables, asociaux, inhibés, perfectionnistes, moins sûrs d’eux, etc. ? En réalité, la grande majorité des recherches sur ces traits de caractère montrent que globalement l’enfant unique n’est pas très différent des autres enfants. Sont-ils parfois plus performants, plus consciencieux et moins confiants ? Ils auraient même un cerveau différent avec une hypertrophie du gyrus supra-marginal (zone associée au langage, à la flexibilité, à l’imagination et la planification), mais au niveau du cortex frontal médial (dédié à la gestion des émotions) moins de substance grise que les enfants ayant une fratrie (d’après une étude réalisée en Chine avec des biais de recrutement à l’époque de l’enfant unique chez 303 adultes chinois(1)) : cause ou conséquence ? Quoiqu’il en soit, ils ne vivent pas toujours bien ce statut « privilégie » qui les stigmatise. En réalité, chaque enfant est « unique », qu’il soit seul ou avec une fratrie. Tous les aînés ont été enfants uniques jusqu’à l’arrivée de leur petit frère ou petite sœur. La fratrie joue bien sûr un grand rôle dans l’épanouissement de l’enfant (Winnicott) et dans le bon développement de l’éveil affectif. La plupart des enfants uniques ou non fréquentent crèches, garderies, maternelles, écoles et autres collectivités d’enfants : ainsi même l’enfant unique est rarement seul. Le style d’éducation et l’exemple que les enfants reçoivent sont fondamentaux. Leur personnalité dépend de l’éducation qu’ils reçoivent. Seule l’attitude des parents vis-à-vis de lui déterminera sa façon d’être. Comme pour les fratries, la destinée de l’enfant unique n’est pas écrite par avance (François de Singly). « Les meilleurs cadeaux que vous puissiez offrir à vos enfants sont les racines de la responsabilité et les ailes de l’indépendance », selon Denis Waitley. « Dans tous les cas, derrière la question de l’enfant unique se pose celle de la place qu’occupe cet enfant pour son parent », selon Philippe Duverger. Bref, les élever normalement pour leur permettre d’être des enfants comme les autres !

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