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COVID-19

26 mar 2021

La santé mentale au risque de la crise sanitaire

Entretien avec Elise LAUNAY, CHU de Nantes - Propos recueillis début mars 2021 par Gérard LAMBERT, Paris

Dans un contexte de crise sanitaire qui s’éternise, les signes de souffrance psychique des jeunes générations enflent à la façon d’une marée montante. Quelle est l’ampleur de ce que certains ont nommé la « quatrième vague » ? Rencontre avec Élise Launay, pédiatre et infectiologue au CHU de Nantes, pour tenter d’établir un premier bilan.

Pédiatrie Pratique – Qu’est-ce qui vous a amené à mettre en place une étude pour évaluer les conséquences psychologiques de la crise sanitaire chez les enfants ? Élise LAUNAY – Au CHU de Nantes, nous avons constaté une augmentation du nombre d’enfants et d’adolescents hospitalisés pour des troubles de l’humeur, des syndromes dépressifs, des idées suicidaires et des passages à l’acte, ainsi que des anorexies mentales sévères. Il existe également un accroissement des troubles anxieux, pas toujours visible à l’hôpital, mais dont attestent nos collègues de ville et de PMI, notamment chez les tout-petits, avec des nourrissons insecure, une situation qui paraît en lien avec le contexte anxiogène de la crise sanitaire. Lorsque nous avons alerté les autorités sur cette question, on nous a demandé des chiffres. Nous nous sommes alors aperçus que, excepté les taux de suicide chez l’adulte suivi par Santé Publique France, nous n’avons pas de données permettant d’évaluer l’état de santé mentale des Français. Les hospitalisations pour dépression, troubles du comportement ou anorexie mentale ne sont pas colligées de façon systématique. Nous n’avons pas fait comme les Anglais qui, en plus du suivi épidémiologique de l’épidémie, ont réalisé des en quêtes en populations représentatives pour évaluer le niveau de stress, d’anxiété et de bien-être psychique des citoyens. Nous allons donc mettre en place, notamment avec Richard Delorme, un observatoire national pour valider les données de codage avec un binôme référent pédopsychiatre/pédiatre dans chaque grand centre hospitalier. Cet observatoire concernera également la maltraitance car on ne connaît pas non plus le nombre d’informations préoccupantes rédigées chaque année. Pédiatrie Pratique – Face à ce constat, quel type de travail avez-vous débuté ? É. LAUNAY – Notre première intention, pour évaluer cette dimension chez les enfants était de reprendre aux urgences les codages sur les motifs d’hospitalisation. Un des problèmes pour mener un tel travail est que ces codages ne sont pas identiques partout. Les données sont en cours d’analyse par Santé Publique France, mais il semble que moins d’enfants sont arrivés aux urgences pendant la période du premier confinement et qu’il y en a eu beaucoup plus par la suite. En conséquence, si on compare année par année on ne voit pas de différence significative, sauf si on regarde les troubles de l’humeur qui semblent avoir augmenté. En revanche, on constate une importante augmentation des cas fin 2020 et début 2021, notre activité a explosé à partir de l’automne, ce qui a d’ailleurs suscité une difficulté d’accès aux soins avec des équipes pédopsychiatriques débordées, comme cela s’est passé en réanimation au plus fort de l’épidémie. Il faut préciser que depuis plusieurs années on observe dans la plupart des pays développés un accroissement des consultations et des recours aux urgences pour des motifs pédopsychiatriques, qui concerne à la fois les enfants et les adolescents(1). Au total, en amplifiant les difficultés préexistantes, cette crise a révélé ce qui ne marchait pas, comme cela a été le cas pour d’autres secteurs d’activité. Pédiatrie Pratique – Ces cas observés aux urgences ne constituent-ils pas la partie émergée de l’iceberg, ceux qui arrivent jusqu’à l’hôpital ? É. LAUNAY – C’est vrai et c’est pour cette raison qu’il serait intéressant de mener une enquête en ville, mais cela est plus difficile car il n’y a pas de système de codage dans les cabinets. Nos collègues de PMI indiquent que plus de parents sont inquiets pour leur nourrissons, avec une recrudescence des consultations pour pleurs ou troubles de l’alimentation. Pédiatrie Pratique – Quelles données avez-vous pour ce qui concerne la maltraitance ? É. LAUNAY – Nous avons mené un travail sur les données nantaises qui montrent également une baisse des consultations lors du premier confinement, qu’il faut mettre en perspective avec une justice qui était à l’arrêt à ce moment. En revanche, il y a eu autant d’hospitalisations en comparaison à l’année précédente et plus de cas graves. Pédiatrie Pratique – Pensez-vous que nous soyons au sommet de la vague de cette « épidémie » de troubles psychiatriques ? É. LAUNAY – Cela est difficile à dire, mais ce qui est sûr est que nous devons nous adapter à cette situation. Il faut mettre en place les ressources humaines et matérielles pour y faire face, nous avons besoin de pédopsychiatres, de psychologues et d’éducateurs. Pédiatrie Pratique – L’origine sociale joue-t-elle un rôle déterminant dans les conséquences de la crise sanitaire chez les enfants ? É. LAUNAY – C’est une question qui se pose, mais à laquelle il ne faut pas apporter une réponse caricaturale. Dans le contexte actuel, des troubles anxieux peuvent être observés quel que soit le niveau social des parents car les enfants prennent une part de notre angoisse. Ceux qui vivent dans la précarité économique sont inquiets pour la situation de la famille, ce qui constitue en soi une source d’anxiété. Ce que l’on peut dire c’est que les inégalités sociales de santé sont manifestes et qu’elles se sont accentuées avec la crise de la Covid-19. Il est évident que l’accès aux soins est plus difficile lorsque vous êtes allophone. Et faut-il rappeler que la consultation chez un psychologue n’est pas remboursée(2) en dehors des centres médicopsychologiques qui ont des délais d’attente déjà très longs. Pédiatrie Pratique – Le port du masque peut-il avoir des conséquences psychologiques chez les enfants ? É. LAUNAY – La question se pose si la situation perdure. Il faudra trouver alors des solutions comme les masques transparents. Lorsque les enfants voient leurs parents non masqués le soir, cela n’a pas de conséquences, mais pour ceux qui sont en collectivité, par exemple à la protection de l’enfance ou en pouponnière, nous avons recommandé de ne pas porter le masque en permanence. Pédiatrie Pratique – Existe-t-il, pour vous, une question toujours en débat sur le rôle des écoles dans la dynamique de l’épidémie ou celle-ci est-elle clause ? É. LAUNAY – La très grande majorité des études réalisées montrent que les écoles ne constituent pas un foyer de contamination majeure. Je pense qu’il existe une confusion entre deux aspects du problème : d’une part, les enfants peuvent-ils transmettre le virus ? D’autres part, les écoles sont-elles un haut lieu de contamination ? Or, on sait que la transmission à partir d’un enfant est plus rare qu’à partir d’un adulte et se fait pour l’essentiel au sein du cercle familial. Pédiatrie Pratique – Que répondez-vous alors à François Bourdillon et Mélanie Heard qui, dans une tribune récemment publiée dans Le Monde(3), dénoncent un déni de la réalité de la contamination en milieu scolaire en France ? É. LAUNAY – Les deux signataires de cette tribune soulignent que les adultes en contact avec les enfants scolarisés sont très souvent positifs. Cela est vrai, mais ne signifie pas que la contamination a eu lieu à l’école et que l’enfant a ensuite transmis le virus à ses parents. Ces adultes sont dans la tranche d’âge des 30-49 ans, celle qui a le plus fort taux de positivité au SARS-CoV-2. Or, une étude(4) a montré que les enseignants ne sont pas plus à risque en travaillant en milieu scolaire que les salariés de certaines entreprises, par exemple ceux des travaux publics ou des abattoirs comme on l’a vu au cours de la première vague. Selon moi, accabler les écoles c’est déresponsabiliser les adultes au détriment des enfants. Les deux signataires citent également une étude publiée dans Nature(5) qui retient la fermeture des écoles comme la deuxième mesure la plus efficace pour juguler l’épidémie. Mais si on regarde l’intervalle de confiance, cette mesure en est une parmi d’autres qui peuvent être tout aussi efficaces. Surtout les auteurs de ce travail soulignent qu’on ne peut pas conclure car c’est une modélisation qui a été réalisée sur des données de mars/avril 2020, au moment du confinement généralisé. De plus, on peut remarquer que les écoles ont été fermées au cours des congés de Noël et que la courbe ne s’est pas infléchie. Pédiatrie Pratique – Les tests salivaires vont-ils permettre de réaliser des études épidémiologiques dans les écoles et la mise en place d’un dépistage plus systématique ? É. LAUNAY – Oui, avec les tests salivaires, on va mettre en place des enquêtes flash à l’école qui vont permettre d’avoir plus de données. C’est ce que les Belges vont faire chaque semaine dans les écoles élémentaires en séquençant pour tracer les mutants. Il existe probablement quelques foyers dans les écoles, mais comparés aux conséquences pédo-psychiatriques de leur fermeture, il est clair que les données de la littérature plaident pour leur ouverture. Pédiatrie Pratique – La question se pose donc en termes de bénéfice épidémiologique versus risque pour la santé mentale des enfants. É. LAUNAY – En effet, et si on avait des preuves sur une contamination intense au sein des établissements scolaires, on se poserait encore la question. Sans confirmation de cela, il faut prendre en compte la santé des en fants qui est la santé des adultes de demain. Il ne faut pas banaliser les conséquences de cette crise sur la santé mentale des plus jeunes. Pédiatrie Pratique – Faut-il renforcer les mesures barrières et la distanciation à l’école ? É. LAUNAY – Les mesures à l’école sont déjà lourdes, quand on pense au masque dès l’âge de 6 ans. Il faut rappeler les gestes recommandés car, nous aussi les adultes, nous les appliquons à la lettre au début, puis les habitudes reprennent le dessus. Il faut notamment insister sur le lavage de main, un geste simple qui sauve beaucoup de vies dans le monde, être vigilant sur la cantine et sur l’aération des locaux, tout en évitant le sureffectif, en particulier chez les collégiens et lycéens. Pédiatrie Pratique – Le variant anglais B.1.1.7, pourrait-il changer la donne épidémiologique à l’école ? É. LAUNAY – Oui, il faut être vigilant mais je constate que nombre de nos prédictions ont été démenties par la suite. Il faut être humble et admettre que nous ne connaissons pas tout. En conséquence, et c’est là l’important, il faut se donner les moyens d’évaluer ce qu’il se passe en temps réel et apprendre à s’adapter rapidement. On pourrait dire que la prédiction consiste à savoir ce qui se passe à un instant T et, de ce point de vue, nous avons fait des progrès par rapport au début de l’épidémie, nos indicateurs sont nettement meilleurs. Nous étions, par exemple, persuadés de ne pas avoir d’épidémie bronchiolite et nous n’en avons pas vu au mois de décembre, mais maintenant le VRS est là ! Pédiatrie Pratique – Comment expliquez-vous la circulation du VRS actuellement ? É. LAUNAY – Plusieurs explications sont possibles. D’abord, il s’agit d’un virus très contagieux dont la circulation est favorisée par la promiscuité induite par l’hiver. On peut également penser que le niveau d’immunité de la population est un peu plus bas que ce qu’il était les années précédentes et que, dans la mesure où il s’agit d’un virus à ARN, il soit aussi capable de produire des souches encore plus contagieuses. Nous sommes en phase épidémique en Loire-Atlantique comme en Ile-de-France où la situation est critique car il manque du personnel en réanimation pédiatrique qui a parfois été orienté vers les services adultes pour la prise en charge des Covid-19.

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